7 avril

Lutter contre la pauvreté au temps des préjugés

Monsieur le Premier ministre,

N’y aurait-il pas, au sein de votre gouvernement, des ministres qui chaussent des souliers dont la pointure est trop grande pour eux? On pense évidemment tout de suite à la ministre de la Condition féminine, qui dit ne pas être féministe, mais aussi au ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, qui n’hésite pas à recourir à des préjugés envers les personnes assistées sociales pour justifier son controversé projet de loi 70.

Le 24 mars, le Collectif pour un Québec sans pauvreté est allé rencontrer le ministre François Blais pour discuter des enjeux entourant le projet de loi 70. Pour mémoire, rappelons que le programme Objectif emploi que ce projet de loi vise à mettre en œuvre marquerait un dangereux glissement au sein du programme d’aide sociale, où la réalisation d’un droit deviendrait conditionnelle à l’exécution d’une obligation, pour certaines catégories de personnes du moins. Rappelons également que la Protectrice du citoyen a émis de sérieuses réserves à son endroit et que la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a jugé son approche (le workfare) contraire aux droits et libertés de la personne.

Au cours de cette rencontre, le Collectif a pu réaliser le fossé qui sépare les a priori du ministre et la réalité quotidienne des personnes assistées sociales. Selon lui, des familles seraient «installées» à l’aide sociale depuis de nombreuses années parce qu’elles y vivraient dans un «confort malsain». Et d’enchaîner, le plus sérieusement du monde, en disant que le grand avantage qu’ont les personnes assistées sociales, c’est celui «d’avoir du temps». Oui! du temps, comme dans «temps libre». D’où l’importance de mettre en œuvre un programme comme Objectif emploi, pour «occuper» ces personnes.

Or, vivre en situation de pauvreté, c’est une job à temps plein. Parce que du temps, il en faut pour se rendre à pied à la clinique médicale quand on n’a pas l’argent pour prendre le taxi ou même l’autobus. Il en faut pour courir les banques alimentaires et les rabais d’une épicerie et d’une pharmacie à l’autre.

On trouve le temps long, quand on n’a pas une cenne dans les poches. On le trouve même cruel, quand on sent la faim tenailler son ventre à compter du 12 ou du 13 du mois. Quand on tolère le froid l’hiver, pour ne pas faire grimper sa facture d’électricité. Quand on fait et refait son budget, sans jamais arriver à le boucler. Quand les moyens dont on dispose ne permettent d’autre loisir que d’écouter la radio, où tant d’animateurs se plaisent à répéter ad nauseam que les «BS, c’est des parasites pis il faut les obliger à aller travailler.»

Parlant du temps, est-ce que le ministre Blais sait qu’entre le quartier le plus riche et le quartier le plus pauvre de Montréal, il existe un écart d’espérance de vie de 11 ans?

Le Québec a adopté en 2002 la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Au sein de celle-ci se trouve une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, laquelle poursuit cinq buts. Le premier va comme suit : «promouvoir le respect et la protection de la dignité des personnes en situation de pauvreté et lutter contre les préjugés à leur égard».

Monsieur le Premier ministre, pourriez-vous, s’il vous plaît, faire lire ce passage à votre ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Il semble le méconnaître, ce qui nuit à la lutte contre la pauvreté, en plus de pourrir la vie de personnes qui ne l’ont déjà pas facile, quoi qu’il en dise.

Virginie Larivière et Serge Petitclerc, porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté

Article paru dans le Journal Métro le 7 avril 2016

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